L'univers d'Emmanuel Guirado

La toute première photo montre trois jeunes hommes souriants face à l’objectif. Ils ont le poing fièrement levé, le calot posé de travers sur la tête. On distingue l’ombre de leur barbe mal rasée. La poussière fait des marques claires sur le tissu sombre de leurs pantalons. Le cliché révèle leurs espadrilles sales. La lumière aveuglante accentue la blancheur des chemises et l’éclat des sourires sur leurs visages tannés par le soleil. L’arrière-plan du cliché est flou. On devine la silhouette d’un tramway électrique dont la moitié est déjà hors champ. Cette photo avait toujours ému Eladio. Cela fait plus de cinquante ans qu’il ne l’a pas vue, mais il pourrait la décrire en détail. Il se souvient des cris, des bruits, des odeurs comme si le cliché avait été pris le matin même. Et surtout, il se souvient de l’ambiance et de l’excitation de cet après-midi de septembre 1936. Le jeune homme qui lui fait face ne voyait qu’une vieille photo, un petit carré de papier abîmé et des visages souriants, le poing levé alors que toute leur histoire allait partir de là, de cet instant figé pour toujours par une photographe inconnue. Eladio devait raconter tout ce que ne disait pas ce cliché puisqu’il est l’un des trois hommes sur la photo, celui de droite. « C’était où ? », demanda Julien.

Eladio se sentit intimidé au moment de commencer à raconter. Mais après tout, il s’était engagé à le faire. Il y aurait peut-être ainsi quelqu’un qui connaitrait toute leur histoire. « C’était à Madrid, en septembre 1936 », commença-t-il. Eladio essayait de garder ses émotions à distance. Il espérait que son jeune invité ne perçoive pas le frisson profond qui l’étreignait. Julien sortit de sa poche un petit appareil électronique, un de ces magnétophones sans bande. Le vieil homme intrigué contempla le petit appareil avant de poursuivre :

 

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 « On est montés dans les camions et le convoi s’est mis en route à travers les rues de Madrid », commença Eladio. Sa voix était devenue grave, presque sourde par moments comme si les mots eux-mêmes pesaient aussi lourd que leurs armes d’un autre âge. « On a croisé des petits groupes de civils qui levaient le poing en signe de solidarité. Les vieux baissaient la tête et j’ai vu plusieurs femmes se signer en nous voyant passer ». Le vieil homme raconta qu’au début, ils avaient entonné les chants appris les jours précédents. Ils étaient devenus silencieux au fil des kilomètres après avoir dépassé les faubourgs de la capitale. Leurs camions avaient rejoint une autre file de véhicules qui montait aussi vers le front. « Les gars étaient aussi silencieux que nous. Je crois que c’est à ce moment-là qu’on a compris que la rigolade était finie ». Sa voix était devenue grave.

« On n’avait aucune idée de l’endroit vers lequel on allait et de ce que nous allions y faire pour stopper l’offensive des Italiens. Je crois que nous avions tous l’intuition que la guerre ne ressemblerait pas aux sentiments exaltés de nos premiers jours dans la milice. Aucun de nous ne l’avait dit bien sûr, mais on le sentait tous ». Eladio regarda intensément Julien et, pour la première fois depuis ces années-là, il sut qu’il allait tout dire à ce garçon de dix-neuf ans qui avait toujours vécu dans un monde en paix. Un confident qui avait toujours dormi au chaud dans un lit. « Il y avait deux officiers avec nous, des types qui avaient notre âge et des galons sur les épaules. Ils avaient l’air aussi perdus que nous », commença le vieil homme.

 

……

 

Le hameau était entouré de champs qui semblaient déserts à perte de vue. On apercevait quelques murets de pierre au bout de ce qui avait été des jardins potagers à l’ombre du feuillage des arbres. Les deux officiers nous ont mis en colonne. On a traversé le hameau désert et quitté l’abri des maisons. On a été immédiatement cueillis par les tirs. Je ne voyais pas où étaient postés les Italiens qui nous tiraient dessus. Je n’entendais que le claquement des coups de feu au loin. Ça faisait des petits claquements secs, rien d’impressionnant. Je ne mesurais pas le danger ni le risque mortel d’être ainsi exposé à découvert ».

Eladio arrêta de parler, comme si le souffle venait à lui manquer. Il inspira longuement et reprit : « Et puis d’un coup, le type qui courait à ma droite, un grand gars des Asturies, a poussé un cri terrible et est tombé face contre terre. Du sang lui sortait de la bouche et une large tache rouge s’étalait sur sa poitrine. Le temps que je réalise que c’était une balle qui l’avait fauché, ses yeux étaient devenus fixes et j’ai compris qu’il était mort ». Le silence avait envahi la pièce comme si Julien avait cessé de respirer pour mieux entendre le récit du vieil homme. La voix d’Eladio se fit plus sourde et faiblit jusqu’au murmure. « C’est à ce moment-là que j’ai commencé à vraiment entendre le sifflement des balles et que je me suis jeté au sol pour ramper jusqu’au muret. On était dix, entassés à l’abri des pierres sèches, comme une mêlée de rugby ». Eladio garda le silence quelques secondes avant de reprendre : « Il y avait déjà des morts et des blessés qui appelaient à l’aide. Aucun de nous n’était décidé à sortir de l’abri du muret pour aller les secourir. J’avais perdu mes deux amis. Je ne savais pas s’ils avaient été touchés par les tirs des Italiens. Et puis, au bout de plusieurs minutes, on a retrouvé un peu de courage. On a passé la tête sur le bord du muret. On a tiré sur les types en face un peu n’importe comment. On a vu un des Italiens s’effondrer en hurlant et un autre tomber sans un cri.

 

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Eladio n’avait pas voulu parler de l’Èbre tant qu’il était à Paris, c’était trop douloureux, même soixante-dix ans après que les armes se soient tues sur les bords du fleuve qui séparait la Catalogne de l’Aragon au sud de Barcelone. Il avait reculé devant l’amertume de ses souvenirs. « Comment parler de ça à un jeune homme qui n’a connu que la paix ? », se demandait Eladio. Jusqu’à présent, la douleur de sa mémoire se rapportait à lui seul. Eladio avait pu raconter les morts fauchés en une seconde par les tirs des fascistes. Il avait pu dire les cris des malheureux compagnons écrabouillés par les tanks à Brunete. En y réfléchissant par la suite, il s’était dit que la plupart de ces morts avaient succombé dans l’instant, parfois en quelques minutes, mais l’Èbre c’était autre chose : un cauchemar absolu qui les avait ramenés à l’état d’animaux terrorisés.

« Voilà, nous y sommes », se dit Eladio. Il savait qu’il ne pouvait plus reculer. Il se sentit pris par la peur, la même peur qui le clouait au sol sous les tirs et les obus de ceux d’en face.

- Ça a été un carnage dès le début. Il y avait encore des internationaux qui se battaient avec nous, des Français en particulier. Il y a eu des centaines de morts dans leurs rangs, peut-être mille dès le premier jour. On l’a appris par des journalistes anglais qui s’étaient repliés sur Barcelone. Un de leurs collègues était blessé. Il avait pris des éclats d’obus en faisant des photos sur la ligne de front, se souvenait le vieil homme.

 

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Eladio s’est tu soudain comme s’il était de nouveau sur le flanc de cette colline, terré dans l’abri qui tremblait sous le souffle des explosions des obus de l’artillerie franquiste. « Je peux te dire que je ressens encore dans son ventre le grondement de la terre sous les coups des obus. J’entends encore le bruit des explosions qui était comme un mur mobile qui nous frappait avec violence avant de s’évanouir au-delà de notre position. Nous étions assourdis et hébétés. Je me souviens de l’odeur de la terre retournée, celle de la sueur de nos corps sales, de la mort à l’œuvre sur les cadavres qu’on n’avait pas pu enterrer et que le vent rabattait sur nous ». Eladio regarda son jeune ami avant de poursuivre : « Je me souviens d’avoir ressenti la soudaine pression de l’air quand les obus explosaient. Mes poumons se vidaient d’un coup comme si on avait aspiré l’air autour de nous. J’avais la sensation de me noyer alors qu’on était au sec, terrés dans notre abri ».

Comment pouvait-il transmettre cette sensation à Julien ? « Quand Bixente et Manuel étaient encore là, on pouvait en parler entre nous. Combien de temps me reste-t-il pour que je transmette toute l’horreur de cette boucherie sur l’Èbre ? En ai-je vraiment envie ? », se dit-il. Eladio savait qu’il aurait dû prendre un stylo il y a longtemps pour mettre par écrit ce qui lui coûtait tant à dire. « Je n’aurais jamais pu dire ça à mes enfants », pensa-t-il soudain. Manuel, son ami, le grand-père de Julien, n’avait certainement pas voulu raconter l’horreur de l’Èbre à ses propres enfants et Bixente avait gardé le silence jusqu’à la fin.

 

Julien était né tellement longtemps après que les eaux du fleuve ont retrouvé leur couleur verte, longtemps après que les bruits de la bataille ont cessé, que les cris du massacre ont été avalés par l’oubli, que tout cela n’avait plus aucun intérêt. Ces souvenirs ne rallumaient l’émotion que chez une poignée de vieux qui attendaient la mort, peu importe le camp pour lequel ils avaient combattu. Mais Eladio voulait raconter. Il ouvrit les yeux et commença à dire l’horreur de la bataille de l’Èbre à Julien. Il ne parlait plus des combats puisque son jeune confident avait compris que tout était déjà perdu quand la bataille toucha à sa fin. Eladio raconta ce qu’il avait ressenti des explosions, de la terre retournée et des morts abandonnés sur le terrain. Le jeune homme était silencieux. Eladio doutait. Il ne savait pas si ses mots pouvaient traduire l’indicible.

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