L'univers d'Emmanuel Guirado

La ville et lui étaient devenus de vieux complices. Il aimait sentir le parfum de la mer quand il se promenait sur les quais bien que le fleuve soit ici encore un fleuve, loin du souffle océanique de l’embouchure atlantique. Il aimait l’alignement des façades de pierre blonde qui rappelait aux passants que la fortune avait souri aux armateurs et aux négociants du dix-huitième siècle. On ne parlait pas des cargaisons de « bois d’ébène », préférant le souvenir des chargements de blé et de rhum. L’époque où les grands voiliers accostaient au quai après avoir traversé l’Atlantique était révolue depuis longtemps. Les activités portuaires se déroulaient plus loin vers l’Ouest, près de l’embouchure du fleuve et de ses chantiers navals. Quelques activités secondaires comme le transport de bois ou de céréales entretenaient un semblant d’activité portuaire sur les quais de l’autre rive. Elles ne tarderaient pas à rejoindre des installations plus modernes et éloignées du cœur de la ville. On parlait de réhabilitation des berges. Traduit en français compréhensible, il fallait comprendre « promotion immobilière ». Aujourd’hui, seuls quelques navires militaires en visite officielle et parfois un grand voilier venaient s’amarrer au quai face à la ville le temps d’une escale protocolaire. Le fleuve ici n’était pas assez profond pour accueillir les paquebots remplis de vacanciers.

Le Goff n’était pas nostalgique. Admettre ce sentiment l’aurait forcé à reconnaitre qu’il avait aimé cet endroit. Vingt ans passés à enquêter, à arrêter de petits délinquants minables, des dérangés du ciboulot dont la bêtise le disputait à la violence. Des années à traquer quelques truands plus intéressants, parfois avec succès. Peu de visages émergeaient de ce long fleuve de souvenirs en fin de compte. Il avait bien eu quelques affaires qui sortaient du lot, mais tout cela c’était déjà des souvenirs. Rien que des souvenirs. On ne l’avait pas mis à la retraite, c’était trop tôt. On l’avait muté dans une unité loin du terrain pour devenir formateur auprès de jeunes recrues bardées de diplômes qui n’avaient qu’une expérience théorique du milieu policier. Un placard tranquille, de quoi attendre la retraite en paix. Il aurait dû être content. Il ne l’était pas.

 

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Le Goff avait tout pour déplaire aux nouvelles générations. Ses méthodes à l’ancienne, son aversion pour la paperasse et son blocage pathologique face à la technologie informatique le cataloguaient parmi les curiosités historiques dont on allait se débarrasser en douceur avec la petitesse et l’hypocrisie dont sont capables les administrations. Le Goff avait traité par le mépris l’arrivée des ordinateurs qu’il fallait nourrir de chiffres et de rapports qui, une fois avalés, disparaissaient à jamais dans les entrailles de l’administration policière. La longue série de pannes techniques, de blocages mystérieux, lui avait donné raison aux premiers temps de l’offensive technologique. Les bouleversements techniques s’étaient apaisés en douceur, mais lui n’avait pas su prendre le train en marche. Ses grognements narquois face aux écrans faisaient sourire la jeune génération qui haussait les épaules devant sa mauvaise foi. Bref, Le Goff était un inadapté, un illettré numérique, un survivant d’une époque révolue. En d’autres temps, on l’aurait muté aux colonies, mais il n’y avait plus de colonies pour se débarrasser des types comme lui.

 

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Le Goff connaissait la routine par cœur. Le coup de fil au procureur qui allait envoyer un de ses sous-fifres, l’appel au légiste de permanence qui émit un long soupir devant sa soirée gâchée. Il restait deux voitures de service devant l’immeuble déserté. Il prit la direction des quartiers perdus au bout des quais. Dans une ville, les activités de prostitution se déroulent près des gares ou aux confins des zones industrielles derrière des entrepôts. La gare ici ne se prêtait plus à ce genre d’activité depuis qu’elle avait été rénovée dans un esprit résolument futuriste. Dans une ville portuaire comme ici, il y avait toujours un endroit proche des quais qui recueillait les marins en fin de bordée. Quelques rues où l’on trouvait des bars peu ragoutants où s’échouaient les solitudes masculines à la recherche d’étreintes rapides et tarifées. Des endroits glauques qui accueillaient ceux qui préféraient oublier le vide de l’existence dans des bars plus ou moins pouilleux et s’assommer de mauvais whisky.

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L’immeuble était délabré. Un hall obscur laissait deviner un escalier faiblement éclairé par une ampoule nue pendue au plafond du premier étage. Ils jetèrent un coup d’œil rapide à une rangée de boites aux lettres défoncées et s’engagèrent dans l’escalier. Ils traversèrent un mur d’odeurs grasses de cuisine et des remugles de toilettes bouchées au premier étage. Un bruit de pas venant à leur rencontre leur fit lever la tête. Une fille et son client redescendaient du troisième. L’homme tourna la tête vers le mur pour ne pas croiser le regard des policiers. Ils montèrent jusqu’au quatrième étage, où ils arrivèrent le souffle court et le nez plein des effluves nauséabonds de tout l’immeuble.

 

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Les deux hommes revinrent vers la voiture près de laquelle ils avaient trouvé le corps. Le Goff ramassa la perruque rose qui était restée au sol. Il contemplait cet artifice d’un gout douteux. « Un outil de travail », se dit-il. Juste un outil de travail. Des cheveux artificiels qui annonçaient la couleur. Toute la tenue de la victime semblait dire : « Avec moi, tout est faux, le sourire, le désir, l’amour. Tout est faux, mais rose et joyeux ». Le Goff eut l’étrange impression que cette fille morte était honnête dans un métier qui ne l’était pas. « Tu te racontes des histoires, mon vieux », se dit-il à lui-même.