L'univers d'Emmanuel Guirado
"Et vous, madame Gonzalez, comment allez-vous ?"
"Très bien, très bien ! Ah ! Il y a un paquet pour vous. Le facteur l’a déposé chez le concierge et vous pensez bien que ce fainéant ne s’est pas donné la peine de vous le monter".
Sidney Weiss sourit. Il sait que madame Gonzalez et le concierge entretiennent des rapports tendus. Elle, la fille d’émigrés espagnols dont la mère a logé dans l’une des chambres de bonnes du septième étage, ne peut pas supporter ce « Yougoslave » pour des raisons obscures qu’elle n’a jamais expliquées à Sidney, même du temps où elle ne venait chez lui qu’une fois par semaine avant son accident. Sidney Weiss a beau lui dire que la Yougoslavie n’existe plus depuis plus de trente ans et que le concierge est croate, elle n’en démord pas. « C’est un fainéant de Yougoslave », affirme-t-elle sur un ton péremptoire. Il sait que le sujet de « ce fainéant de Yougoslave » fait partie des choses à n’approcher qu’avec une prudence de démineur de bombe à fragmentation. « Qu’est-ce que c’est que ce paquet ? »
Sidney Weiss entend madame Gonzalez se lever et quitter le salon pour retourner dans l’entrée et y chercher ses lunettes qui doivent être au fond de son sac à main. Sidney Weiss l’entend pester contre ses lunettes qui semblent avoir disparu une fois de plus avant d’entendre un cri de victoire : « elles sont là ! ». Il entend le pas de madame Gonzalez, qui revient s’asseoir près de lui. « Voilà, monsieur Sidney. Je l’ouvre et je vous la lis ». Sidney Weiss entend le bruit du papier d’une enveloppe que l’on déchire, puis celui du papier de la lettre que madame Gonzales déplie. « Je lis », répète-t-elle.
« Singapour, le 15 avril
Cher Sidney,
J’ai mis des années à retrouver votre trace pour enfin tenir la promesse que j’ai faite à mon amie Delphine de vous remettre le journal de sa fille Dominique. Je suis certaine que vous vous souvenez d’elle et de Delphine, sa mère, car on n’oublie pas une telle amitié de jeunesse, même à cinquante ans de distance. Delphine et moi étions comme deux sœurs malgré notre différence d’âge. Elle m’a parlé de vous et de votre amitié avec sa fille Dominique à cette époque. Mon amie était déjà condamnée par la maladie et je sais que Dominique vous l’avait dit. J’ai accompagné sa solitude jusqu’à la fin. C’est sans surprise que je suis devenue son exécutrice testamentaire à sa disparition en novembre 1975. On m’a dit que vous aviez assisté aux obsèques, mais je ne vous ai pas aperçu ce jour-là. Dominique avait disparu et je suis absolument certaine que vous n’avez jamais oublié les moments terribles que nous avons vécus en 1971. Je me souviens très bien de vous, de votre jeunesse, de la peine immense que vous n’arriviez pas à cacher. Je me souviens même de votre vieille moto. Nous étions tous sous le choc de ce que nous venions de vivre et nous ne sommes pas présentés. Je suis presque certaine que vous n’avez probablement gardé aucun souvenir de moi.
Parmi les objets légués par mon amie que je devais remettre aux uns et aux autres, il y avait ce gros carnet qui vous était expressément destiné. J’ai cherché à contacter vos amis qui étaient éparpillés à travers la France. Ils m’ont dit que vous étiez parti loin et que vous ne reviendriez probablement pas. Je suis moi-même partie vivre en Asie après la disparition de Delphine. Les moyens de retrouver quelqu’un à cette époque rendaient ma tâche impossible, mais je suis une vieille femme obstinée qui a compris qu’internet pouvait m’aider à tenir ma promesse, même cinquante années après l’avoir faite.
C’est grâce à la toile que j’ai retrouvé votre trace et fait quelques recherches pour m’assurer que vous étiez la personne à qui ce carnet devait être remis. Je n’ai aucune nouvelle extraordinaire à vous annoncer. Vous savez pourquoi votre amie Dominique n’aura pas eu la chance de vieillir comme vous, comme moi. J’ai, comme vous sans doute, les mêmes questions sans réponse qui entourent sa disparition. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire ce carnet et il m’a émue. Je ne peux certainement pas comprendre tout ce que Dominique y a écrit ne faisant pas partie de votre gang, comme elle le nommait. Vous saisirez mieux que moi ce que ses mots ne disent pas. Ces pages vous ramèneront cinquante ans en arrière dans vos années de jeunesse. Je ne sais pas ce que vous en ferez, ni même si son contenu vous intéressera, mais je me sens soulagée d’avoir enfin tenu ma promesse.
Je vous souhaite une bonne lecture,
Irène Charlemagne. »
Sidney Weiss entend madame Gonzalez pousser un soupir et replier la lettre qu’elle glisse dans l’enveloppe décachetée. Il ne sourit même pas aux mots « bonne lecture » écrits par cette inconnue du bout du monde qui ignore qu’il est aveugle. Le souvenir de Dominique a surgi comme un plongeur libéré des profondeurs et qui fuse vers la surface. La netteté même du souvenir de celle qui fut son amie l’a fait frissonner comme si un fantôme invisible avait glissé une main glacée dans son cou. Sidney Weiss est presque sur le point de dire à haute voix ce qu’il ressent, mais la pensée que madame Gonzales puisse l’entendre parler tout seul bloque ses mots sur ses lèvres.
…….
Sidney Weiss n’a plus de souvenirs de son apparence quand il avait seize ans. Le veut-il vraiment ? Cette période de sa vie ne lui a pas laissé de souvenirs heureux. Sidney prend à nouveau le carnet entre ses mains, ses doigts se referment comme s’il craignait que l’objet s’envole hors d’atteinte. Il se sent comme un Aladin, hésitant au moment de caresser sa lampe magique d’où ne jailliraient cette fois que des malheurs et du chagrin. C’est presque malgré lui qu’il soulève la couverture brune et caresse la première page sur laquelle il ne peut pas lire les mots : "Journal 1970"écrits à l’encre turquoise en grandes lettres rondes. Sidney Weiss se promet de demander à Maud de déchiffrer les premières pages écrites par Dominique quand elle arrivera tout à l’heure. Il sait toute l’histoire, oui, il la sait. Le souvenir fait ressurgir ce passé lointain qu’il croyait enseveli sous cinquante années de vie. Il se revoit au début des années 70, à son adolescence qui avait pris fin peu après que les dernières pages de ce carnet furent écrites. Sidney Weiss a gardé le silence et a compris que madame Gonzales s’est levée au bruit de ses pas qui s’éloignent. Il l’entend s’activer dans l’appartement.