L'univers d'Emmanuel Guirado

Un éclat lumineux illumina brièvement l’horizon. C’était juste un petit point blanc, très loin, presque une illusion. Une, deux, trois, quatre, cinq secondes, un autre éclat blanc perça le rideau de pluie, à peine plus distinct que le précédent. Josh compta à nouveau cinq secondes avant d’apercevoir le bref éclat à nouveau. La lueur éclaira le couvercle de nuages par en dessous l’espace d’une ou deux secondes puis disparut. Une, deux, trois, quatre, cinq, plus rien. Le fragile jet de lumière avait disparu, avalé par l’horizon noyé de pluie. C’était le dernier lien avec la terre. Josh se tenait dans l’ombre sur le pont arrière, abrité de la pluie par la tôle froide du pavois du navire et du vent par l’échelle qui menait au pont supérieur. Le point incandescent de sa cigarette éclairait tout juste ses joues quand il aspirait une bouffée. Ce n’était pas encore vraiment la nuit, mais l’obscurité avait déjà avalé l’horizon. Il ne distinguait plus la longue frise noire déchiquetée des montagnes des dernières îles. Josh n’avait pas pu apercevoir le cap Horn, ce lourd rocher menaçant qui marque la fin de ce chapelet d’îles du bout du monde.

Les voiles noirs traînés par les grains chargés de pluie lui avaient refusé cette dernière image de la terre pour lui faire ressentir que cette fois-ci, il n’était plus un homme de la terre, un homme des maisons, des routes et des ports. Il était « à la mer » sur le Volchowsky qui taillait bravement sa route laissant derrière lui un long sillage phosphorescent qui se fondait dans le noir. Le navire roulait et tanguait dans le ballet désordonné des vagues qui croisaient la longue houle d’ouest. Par moments, le vent hargneux éparpillait l’écume comme une dentelle précieuse et fragile déchirée d’un geste rageur. Josh avait du mal à garder son équilibre tant le plancher du navire se dérobait sous ses pieds. Il aurait aimé photographier le rocher mythique comme pour se l’approprier l’espace d’un cliché. Le ciel trop noir et la pluie incessante avaient anéanti sa tentative d’immortaliser le passage du célèbre cap. D’ailleurs, le Volchowsky était passé trop au large pour qu’une éventuelle photographie soit réussie. Josh aspira une autre bouffée. Il sentait la morsure du vent sur son visage quand les rafales atteignaient le recoin où il s’était réfugié à l’arrière du navire. Par moments, la pluie tombait presque à l’horizontale. Elle se mêlait aux embruns dans des gifles humides et salées aussi rageuses que la houle qui malmenait le Volchowsky. Le vent s’accrochait aux montants de l’échelle soudée à la cheminée du navire. Le souffle sauvage la faisait vibrer dans une longue modulation pareille à celle d’un tuyau d’orgue. La note lugubre s’interrompit brusquement pour se transformer en un sifflement aigu quand la direction du vent changea de quelques degrés. Le sifflement s’évanouit à son tour quand la rafale fut emportée par le souffle puissant du vent d’ouest qui écrasait tout sous son grondement implacable. Josh ne distinguait plus rien. Les dernières formes au loin avaient été englouties par la nuit. Il n’y avait plus d’horizon. Vagues noires invisibles sur fond noir. Le pont oscillait dans des mouvements qu’il ne pouvait anticiper. Il tanguait à contretemps et se cogna au support d’un treuil encapuchonné de plastique bleu. Là-haut, sur la passerelle, le matelot de quart devait tenter de négocier des vagues qu’il ne voyait pas. Josh savait que c’était fini, il n’apercevrait plus les éclats du phare de l’île Horn avalée à son tour par la nuit. L’obscurité rendait le vent plus inquiétant comme s’il annonçait l’arrivée d’une présence maléfique. Il y avait de la hargne dans les charges de la mer, de la hargne dans le goût salé des embruns et de la pluie mêlés qui cognaient le navire comme un boxeur déterminé à frapper jusqu’au bout du combat. Josh était comme anesthésié par la violence de la tempête et la rage de la pluie. Incapable d’organiser ses pensées. Il se laissait étourdir par le grondement du vent qui l’enivrait comme un alcool trop fort et les claques soudaines de la pluie qui le réveillaient d’une ivresse glacée. Les mots n’avaient pas leur place dans le déchaînement des éléments, il ne restait que la fragilité d’un corps et un peu d’intelligence pour se tenir debout et ne pas basculer par-dessus bord.

 

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Evgeny avait poursuivi la lignée familiale. Il avait rejoint la marine, la grande, la vraie, celle de la flotte du Nord. La fierté de l’Union soviétique. Il n’avait jamais oublié le regard brillant de fierté de ses parents quand ils le virent la première fois dans son uniforme d’officier. Il n’avait pas étudié à l’académie navale. Les croiseurs, les porte-avions n’étaient pas pour lui qui n’aurait jamais pu intégrer la prestigieuse académie chargée de former la caste des officiers supérieurs. Ces types aux galons de luxe n’avaient que mépris pour les petits hommes tels qu’Evgeny Golitsyn. Des hommes rompus au froid, aux mers difficiles au-delà du cercle arctique, mais solides et fiables. Evgeny s’en moquait, du moment qu’il était sur la mer, cela suffisait à son bonheur.

On lui avait donné plusieurs commandements de ces petits navires sans prestige. Des commandements qui n’étaient que des demi-commandements puisque le véritable patron du bord était le commissaire politique. C’était presque toujours un jeune type formé par les komsomols puis l’école du parti. Un type qui communiquait directement avec le patron des commissaires de l’escadre à Mourmansk pour recevoir les ordres. Il faisait généralement la paire avec l’officier des transmissions, un jeune ingénieur tout juste diplômé de l’académie de Leningrad. On ordonnait à Evgeny de mener le navire, de se trouver à tel ou tel endroit à un moment précis ; ce qu’il avait fait pendant des années. Son dernier commandement militaire était le « Profesor Koutouzov », un navire officiellement destiné aux explorations polaires dont les machines auxiliaires destinées à fournir la puissance électrique du bâtiment auraient convenu sur un paquebot de trois cents mètres. C’est fou ce que les transmissions en ondes ultra-courtes pouvaient consommer comme électricité avant l’avènement du tout numérique ! Le Koutouzov avait une machine puissante, des cales pouvant leur assurer une autonomie en vivres, eau et carburant pour des missions de plusieurs mois.

Il embarquait une dizaine de techniciens qui ne connaissaient rien aux pôles, mais écoutaient tout ce que les navires militaires de l’OTAN pouvaient transmettre dans un large rayon autour d’eux. Le véritable équipage du Koutouzov : un chef mécanicien, un second, trois mécanos, cinq matelots et trois personnes à la cuisine étaient tenus dans l’ignorance de l’objectif réel des missions. Evgeny en savait à peine plus. Aucun n’était dupe. Un silence complice liait l’équipage permanent du Koutouzov sans que personne ose émettre la moindre critique ou réflexion à l’endroit des deux « politiques ». On ne sait jamais, il y avait peut-être un mouchard parmi l’équipage.

Evgeny avait joué à son tour la chorégraphie des adieux et des retours. Sa femme Anya était comme lui une fille de marins. Elle savait comment la vie s’organisait entre les départs et les retours de son mari. Ils n’eurent pas d’enfant. Après coup, Evgeny regretta amèrement leur choix commun de ne pas agrandir leur famille. Mais Evgeny ignorait que sa femme rêvait d’autre chose, de sorties au théâtre, de culture. Anya avait lu les auteurs français et sud-américains dans des traductions autorisées. Elle écoutait « Radio Free Europe » en cachette dans la cuisine en déployant un petit câble qui servait d’antenne par la fenêtre entrouverte. Il le comprit des années plus tard en lisant ces livres abandonnés par sa femme dans l’appartement. Evgeny ne sentit pas approcher l’inéluctable. Il ne vit rien, ne comprit pas qu’Anya s’était lassée de l’attendre. Il n’y eut pas de scène de ménage, aucun cri, pas de vaisselle brisée rageusement sur le sol. Anya lui annonça qu’elle le quittait et demandait le divorce. Evgeny avait débarqué quelques heures plus tôt, un bouquet de fleurs à la main, une bouteille de vin géorgien coincée sous le bras, n’eut pas le temps de les poser sur la table. Elle ne le laissa pas prononcer un mot et s’en fut prendre deux valises déjà prêtes. Il resta comme paralysé, sans voix, même quand Anya referma sans bruit la porte de l’appartement laissant les clés sur la table. Il aurait pu courir derrière elle, crier par la fenêtre avant que le taxi l’emporte, mais il ne fit pas un geste, anéanti, sonné comme quand une vague plus forte que les autres vous ramène à votre condition de petite enveloppe de chair et de sang ridicule de faiblesse face aux éléments. Les fleurs jetées sur le sol formaient un tapis pathétique. Il se saoula avec le vin géorgien avant de s’effondrer sur le lit. Evgeny n’eut plus jamais de nouvelles d’Anya excepté le jour de l’officialisation du divorce. Son mariage et l’Union soviétique s’effondrèrent le même mois.

 

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Evgeny avait reconnu le colonel Kotchenko dès celui-ci franchit la porte du hall de l’hôtel Lennox à Ushuaia. Il paraissait plus petit sans son uniforme de commissaire politique. Pour Evgeny Golitsyn, ce type représentait l’autorité : celle d’avant. Evgeny n’était pas un idéologue, pas un communiste : « juste un marin », disait-il. Mais ce type, qu’il n’avait aperçu que deux fois dans sa vie, avait un regard qu’on n’oubliait pas. Ses yeux donnaient l’impression de vous fouiller jusqu’au fond de l’âme. « On devait les entraîner pour ça », disait Dimitri. « Ils nous tenaient par la peur, même pas besoin de nous menacer », grommelait le chef mécanicien. « Imagine comment tu pouvais te sentir si tu étais un de ces contestataires refuzniks[1] ou pire un écrivain publié à l’Ouest ». Il était certain que Kotchenko ne l’avait pas reconnu. Après tout, Evgeny n’était qu’un « petit » commandant de « petit » navire sans intérêt pour quelqu’un comme le puissant colonel Vassili Kotchenko. C’était un homme de haute taille comparé à Golitsyn, il avait encore ses cheveux alors que beaucoup de blonds les perdent quand l’âge leur vient. Kotchenko avait conservé ce regard gris-bleu qui pouvait geler un homme sur place. Étrangement, le regard ne possédait plus cette force magnétique qui impressionnait les officiers de la flotte du Nord. L’ex-commissaire politique ne lui posa aucune question sur son passé dans la marine. Il y avait trop d’histoires de déchéance, de divorces, trop de douleur chez les anciens de la Marine soviétique pour remuer ces souvenirs encore trop proches.

Vassili Kotchenko avait été quelqu’un, quelqu’un qui compte. On craignait le chef des commissaires politiques des navires de la flotte du Nord. Il régnait par la terreur sur une petite armée de « jeunes commissaires », d’employés à ses ordres, de mouchards contraints d’espionner pour son compte ou pire, volontaires pour le faire. « Comment tout cela avait-il pu disparaître en quatre années ? Quatre années seulement pour faire disparaître un pays tout entier, l’armée rouge et la marine tout entière », se demandait-il. Vassili était encore sonné au souvenir de l’effondrement soudain de tout ce qui avait fait sa vie. Quatre ans déjà ! Sonné, oui, il était sonné comme quelqu’un qui a pris une branche sur la tête sans trop comprendre que les arbres pourris ne contrôlent plus leurs branches. Pour les commissaires politiques, les arbres pourris n’existaient pas. Ils n’étaient pas tolérés. Kotchenko s’était refusé à croire que les consignes du parti n’étaient que des mots vides de sens que seuls les idiots comme lui continuaient à considérer comme des évidences. Vassili n’avait pas été un idéologue du parti communiste. Il s’était coulé dans le cadre rassurant des règles écrites et de celles implicites de l’Union soviétique.

 

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« Appelez-moi Alex ». Le vieil anglais était écossais, il tenait à marquer la différence. Madison chuchota à Josh ce qu’avait dit l’anglais pendant qu’il fumait sur la coursive. Alexander Mac Allaster avait été l’un des directeurs de la station dans les années soixante. À cette époque, Moonfield s’appelait Port-Shannon et dépendait du British Antarctic Survey qui l’avait cédé à la Nouvelle-Zélande au milieu des années soixante-dix. Le vieil écossais semblait droit sorti de ces photos passées dont quelques-unes décoraient encore les murs du mess à la base. Alex semblait parfaitement à l’aise sur le bateau. Il paraissait joyeux de revenir à Moonfield comme si ce voyage était une cure de jouvence. « Vous autres Kiwis avez décidé de restaurer les trois vieux bâtiments de la base dans l’état où ils étaient du temps de la glorieuse époque du British Antarctic Survey. Vos types au gouvernement veulent même remettre en service les équipements radio de l’époque. Il n’y a plus personne pour se souvenir de tout ça ! Ceux qui s’en souviennent ». Il écarta les bras en signe d’impuissance avant de poursuivre : « Ils ne sont pas chauds pour revenir se geler dans cet endroit perdu ! ». Il avala une longue gorgée de bière. « Je ne sais pas qui chez vous a eu la brillante idée de contacter un vieux schnock du British Antarctic Survey, mais il a mis dans le mile ! ». Il souriait comme un gamin. L’Italienne qui était restée debout près du bar demanda : « Ils ont fait quoi vos vieux chnouks ? ». Elle prononçait « chnouk » sans savoir ce qu’est un « schnock » se dit Alexander Mac Allaster qui se redressa sur la banquette pour être mieux calé avec le roulis du bateau. « Et bien les vieux — chnouk — comme tu dis, ils ont été tout excités. Ça leur a rappelé leur jeunesse. Et comme ils sont encore influents, il y a même un ministre, ils ont voté des crédits pour la restauration de tout ce bazar

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Valeria Padovani trouvait le cuisinier attirant. Ce type au physique banal aux cheveux en broussaille ne faisait rien pour attirer les regards. Il ne ressemblait pas aux hommes avec qui elle aimait à flirter, avant. Avant Fabrizio. L’homme avait un beau sourire dissimulé sous sa barbe en désordre. L’équipage du Volchowsky semblait bien le connaître à en juger par les marques amicales de sympathie que lui manifestaient les matelots et même les officiers. Il devait être un habitué de ces missions. Valeria classa le cuisinier dans la catégorie des types « sympathiques et ouverts ». Elle s’étonnait de classer les gens ainsi, presque malgré elle. Peut-être avait-elle besoin de savoir qui était qui après ce qu’il était advenu de Fabrizio. Pourtant, il n’était pas beau. Peut-être s’il rasait cette barbe serait-il plus conforme à l’idée qu’elle se faisait de la séduction masculine depuis que Fabrizio n’était plus là. Cette barbe mal taillée lui rappelait Fabrizio et elle voulait tout faire pour chasser ce souvenir. Oublier. Valeria était consciente qu’elle attirait les hommes. Elle était le type même de la « belle italienne » : élancée comme sa mère, brune, peau mate, yeux verts, un sourire qui illuminait son visage sans être aguicheur. Elle ne souriait plus beaucoup depuis Fabrizio.

Les collègues de l’université se tenaient à distance. « Tu sais, elle était avec Fabrizio, avant… ». Oui, avant. Les hommes des services de renseignements qui l’avaient convoquée à plusieurs reprises après l’attentat avaient fini par comprendre qu’elle n’était pour rien dans l’assassinat de ce PDG milanais.

 

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On pouvait dire que Madison Gillingham était une belle femme. Belle ? Plutôt attirante que belle. Les hommes préfèrent les blondes, dit-on. Madison était blonde. Elle avait les yeux bleus rieurs qui invitent au jeu de la séduction. L’attrait de ses courbes faisait le reste. Madison n’aguichait jamais les hommes. Pas besoin, ils arrivaient attirés comme des mouches par un pot de miel. La regardaient-ils ? Elle était convaincue que leurs regards n’allaient pas au-delà de son apparence. Un de ses collègues et bref amant lui avait dit : « on a du mal à croire qu’une glaciologue si sérieuse dans le travail puisse être aussi chaude au lit ». Elle avait baissé les yeux pour ne pas pleurer de rage. Madison aimait les hommes, pas un homme, les hommes. Un groupe indistinct d’où émergeaient rarement un visage ou un nom. Les missions permettaient de couper définitivement avec ceux qui souhaitaient aller un peu plus loin que quelques nuits. Les missions, c’était sa parenthèse, le moment où elle se concentrait sur tout le travail à faire avec les techniciens. C’était aussi une période d’abstinence, de repli sur elle-même qui lui faisait oublier tout le reste.

 

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À trente-sept ans, Augusti Vasquez faisait plus jeune que son âge. Son visage et son regard laissaient apparaître un air juvénile d’étudiant, de jeune professeur. L’ambiguïté venait de sa voix, de ses intonations qui trahissaient son âge et une expérience de la vie dont il laissait involontairement échapper des bribes par un phrasé lent et réfléchi qui contrastait avec l’illusion de jeunesse que donnait son apparence. Taille modeste, constitution fine, teint mat et yeux clairs avaient fait craquer nombre de jolies femmes alors qu’il était un piètre amant. « T’es trop compliqué pour moi » lui avait dit la dernière juste avant qu’il ne parte pour Ushuaia. Pouvait-il lui avouer qu’il était déjà mort malgré les apparences ? On ne dit pas ces choses-là à une femme pour qui on n’éprouve que du désir et l’incapacité de dire ce que l’on ressent vraiment puisque, justement, on ne ressent plus rien. L’histoire avec un grand « H » avait été son canot de sauvetage. L’histoire de la conquête des pôles le passionnait. Les vies des scientifiques, des aventuriers des glaces faisaient encore vibrer en lui ce qu’il restait de juvénile et d’innocent comme quand il avait seize ans. Le reste était mort quinze ans plus tôt à Goose Green Bay aux Malouines.

Le lieutenant Augusti Vasquez commandait une section d’appelés venant principalement du nord du pays et habitués à la douceur du climat de leur région d’origine. On les avait amalgamés avec d’autres soldats plus aguerris et transportés par avion vers Port-Stanley rebaptisé Puerto Argentino une semaine après que les premiers commandos aient pris possession de l’île et fait prisonniers les quelques soldats anglais qui y étaient stationnés. Le lieutenant Vasquez ne s’attendait pas au climat des Malouines : le vent incessant, le froid humide, la neige et les violentes tempêtes avaient miné la combativité de sa section bien avant que les Anglais aient décidé de leur faire vraiment la guerre. Le second choc fut de débarquer dans une petite Angleterre. Les cabines téléphoniques, les panneaux de signalisation, les maisons – pardon les cottages — tout donnait à Port-Stanley un air de petite ville anglaise. Les habitants les accueillirent avec flegme et sans chaleur. La propagande nationaliste leur avait martelé que les populations les attendaient avec impatience pour les libérer du joug colonialiste de Londres. La réalité était à l’opposé. Ces gens-là se sentaient peut-être abandonnés par Londres, mais ils se sentaient avant tout anglais. Et puis, il y avait le vent. Les gens ne savent pas ce que c’est que le vent avant d’avoir vécu sur une île perdue balayée en permanence par des grains violents et des tempêtes majestueuses qui n’en finissaient pas.

 

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Après des semaines à se geler, plus personne n’avait vraiment envie de se faire tuer pour quelques troupeaux de moutons. La bataille fut rapide. Ils étaient descendus de leur colline et se préparaient à se déployer selon leurs ordres quand une douzaine de commandos britanniques parfaitement camouflés les avait encerclés. Ils s’étaient rendus. Aucun des soldats de la section n’avait fait de zèle. Les Anglais voulaient savoir où étaient les champs de mines autour de Goose Green ce qu’Augusti et ses hommes ignoraient. Le reste de leur fierté les empêchait de dire qu’ils n’avaient pas reçu de ravitaillement depuis deux semaines, qu’ils avaient rationné la nourriture, qu’ils n’avaient de munitions que pour quelques heures de combat. Augusti et ses hommes éprouvèrent un mélange de soulagement et de honte. Deux imbéciles d’une autre section avaient voulu jouer aux héros, leurs cadavres gisaient sur la piste de terre boueuse, déchiquetés par les rafales d’armes automatiques des commandos anglais. Ils les avaient enterrés au bord de la prairie humide. Augusti récupéra leurs plaques et leurs papiers sans savoir à qui il pourrait les remettre plus tard.