L'univers d'Emmanuel Guirado
Les tirs reprirent à l’aube. La brume en étouffait la fureur, avalant le staccato des armes automatiques. Les hommes qui les pourchassaient étaient plus haut sur la colline, invisibles. Le jour hésitait, suspendu à la crête, comme le pinceau d’un calligraphe indécis au moment de poser l’encre sur le papier. Dans le vallon, la nuit s’accrochait encore aux branches et aux feuilles luisantes, bâtissant une nef obscure, cathédrale de jungle dressée au cœur des ténèbres. Ils s’étaient éloignés des tireurs sans bruit. Andreï Moussorgski suivait Stuart Framingham. Il ignorait où ils allaient. Il n’y avait plus de direction, plus de pensée. Seulement marcher. Devant lui, une chemise kaki, trempée de sueur, se pliait comme un arbre sous le vent. Ce dos courbé était son seul horizon. Par moments, un rayon tombait des feuillages, trouant les ténèbres jusqu’au sol, mais Moussorgski ne voyait plus la beauté de ces éclats furtifs. Ses yeux ne savaient pas lire la forêt. Ils ne savaient lire que ce dos devant lui. Moussorgski ne se retournait pas. Peur de voir surgir leurs poursuivants, peur d’apercevoir l’ombre d’une silhouette entre les branches prête à lâcher une rafale sur eux.
***
Les miliciens les avaient trouvés le lendemain à l’aube. Moussorgski dormait encore. Framingham l’avait secoué sans un mot et placé la main sur sa bouche pour l’empêcher de poser sa première question stupide de la journée. Moussorgski avait compris. Il avait entendu les voix. Les miliciens chuchotaient assez fort pour le réveiller d’un coup, flairant le danger, comme un animal, tous les sens en alerte. Leurs poursuivants n’avaient pas eu la patience d’être assez près pour les faire prisonniers, plus certainement pour les abattre. Les faire prisonniers signifiait les garder en vie, les nourrir, marcher longtemps en les surveillant avant de les vendre à un autre groupe de miliciens prêt à payer pour une telle marchandise. Il était plus simple de les tuer. Ils trancheraient leurs têtes, plus faciles à transporter, pour les amener au chef qui leur verserait la prime promise s’il n’était pas trop saoul.