L'univers d'Emmanuel Guirado

Pour les quelques habitants de l’île, je suis Yves-Marie Kergadec, retraité de l’administration. Je n’ai jamais su qui avait eu l’idée de donner des noms de phare à tous les membres du service alors que nous avions une infinie collection d’identités d’emprunt pour exécuter nos missions. L’un des patrons du renseignement avait dû être amiral dans une vie antérieure. Il avait affublé les agents et les officiers de noms bretons renvoyant aux cartes marines du littoral armoricain. Un agent de renseignements de l’autre camp qui se serait procuré la liste de nos gens se serait dit que la Bretagne fournissait à elle seule la totalité des agents des services de renseignements français. Le patron inventif qui avait eu cette idée originale était certainement fier de lui. Ce militaire n’avait pas réussi à gommer les différences hiérarchiques au moment d’attribuer les appellations. Ainsi, les noms des grands phares, tels qu’Armen, Keréon, Creach ou Ile-Vierge avaient été attribuées aux grands patrons des services que nous, les agents du bas, avions fini par surnommer « les lumières », non sans ironie et un peu par dérision. Il avait fallu que la hiérarchie du monde du renseignement se féminise pour que les attributions de noms de phares deviennent plus égalitaires. Impossible de nommer « Sein » la nouvelle directrice du renseignement économique dont le caractère bien trempé et la poitrine généreuse avaient dissuadé les patrons, tous masculins, de lui donner le nom du phare historiquement attribué à ce poste. Elle était devenue « Rochebonne ». Les collègues avaient l’esprit facétieux. Ils avaient suggéré en toute confidentialité d’utiliser : « petit minou », « la vieille » et même « la jument », autant de noms de phares de « haut niveau » disponibles, sans jamais oser le suggérer à haute voix ni en parler à l’intéressée bien sûr. J’avais hérité de « Kergadec », le nom du phare guidant l’entrée des bateaux dans le port d’Audierne. Un nom qui disait mon rang dans la hiérarchie du renseignement extérieur, quelque chose d’intermédiaire, de remplaçable, une commodité, rien de plus.

Finalement, Le Méheut n’est pas venu goûter à mon whisky. Le vieux pêcheur a certainement été refroidi à l’idée d’affronter la pluie glacée en traversant le bourg désert sous les rafales du vent d’ouest. À défaut de whisky, il a dû se rabattre sur le vin rouge. Je sais qu’il en stocke deux cubitainers en plastique dans sa remise. On l’a déjà trouvé là l’hiver dernier, allongé sur le sol, ivre au dernier degré, un sourire béat sur sa face rubiconde, bégayant des imprécations dans une langue incompréhensible dans laquelle certains ont cru reconnaître du breton. J’ai pris mon gobelet en cristal et je me suis assis dans l’un des deux fauteuils de la pièce qui sert de cuisine, salon et bibliothèque. Il y fait chaud et je m’y recroqueville comme un Bernard l’ermite dans sa coquille. J’ai acheté cette vieille maison à des gens du continent qui avaient rêvé de jouer aux robinsons sur leur île et ont vite déchanté devant les inconvénients et l’isolement. Le plafond est bas, les fenêtres petites et la pièce est sombre dès que l’hiver arrive, mais j’aime cette maison ou flotte encore la présence de ces continentaux qui ont fui après une année passée sur place. Le style des meubles disparates trahit le coup de cœur qui a vite laissé place à du dépit. C’est la première fois que je suis propriétaire des murs dans lesquels j’habite. « Il était temps », m’étais-je dit en signant l’acte de propriété chez le notaire. Je suis presque certain que je n’aurai pas le temps de l’aménager à mon goût puisque ces hommes seront là bientôt.

 

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Je ne suis pas marin. Je ne suis même pas breton malgré mon nom d’emprunt qui respire le poisson frais et le beurre salé. Je ne suis pas breton, mais j’aime cette île, ce petit monde qui se sait à part et qui veut le rester dans l’entre-soi des tempêtes d’hiver. J’ai encore dans l’oreille le rythme de la voix chantante de la femme de la météo, une voix dont le ton laisse deviner qu’elle doit souvent rire aux éclats, une voix joyeuse qui éclaire son texte, même pour annoncer des tempêtes. Je récite à mi-voix : « Pour les zones Viking et Utsire vent sud-ouest force 8 à 9 se renforçant nord-ouest force 10 en fin de nuit mer forte à grosse ». Je ne sais pas où sont nichés « Viking » et « Utsire ». Je sais que « force neuf » est la limite au-delà de laquelle l’île redevient totalement une île puisque les bateaux qui assurent la navette avec le continent restent solidement amarrés au quai. Là s’arrêtent mes connaissances maritimes. La poésie incompréhensible de ces bulletins météo me berce et m’emporte dans un lointain imaginaire. Je ne sais pas où se trouvent « Dogger », « Fastnet » et « Cromarty ». J’essaie d’imaginer une carte où ces noms mystérieux sont des îles perdues quelque part entre l’Irlande et le nord de l’Écosse ; d’autres Hoëdic où des îliens aussi rugueux que Le Méheut parlent l’anglais ou le gaélique au milieu de leurs tribus insulaires habituées aux coups de vent d’ouest. La musique qui succède à la voix de cette femme qui m’est devenue familière a laissé percevoir un petit air de tristesse comme si ce dernier bulletin maritime emportait avec lui quelque chose de la poésie des récits de marins. « Elle disparaît elle aussi… », ai-je pensé de la femme qui vient d’annoncer la fin des bulletins. Après tout, je vais disparaître en même temps que cette voix inconnue et familière à la fois. C’est comme une consolation. J’ai étendu mes jambes et j’ai fermé les yeux pour me souvenir du tout début de mon histoire.

 

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Je ne suis pas né « Yves-Marie Kergadec ». Mon père s’appelait Dragomir Dropovic et c’est sous le nom de Stanislas Dropovic que j’ai été déclaré à la mairie de Montreuil près de Paris en 1956. Je suis allé consulter le registre d’état civil une fois devenu adulte. Les deux témoins nécessaires à mon enregistrement étaient des employés de la mairie dont plus personne n’avait gardé le souvenir au bureau de l’état civil. Mon acte de naissance mentionnait une certaine Ingrid Magnuson comme étant celle qui m’avait donné le jour. J’ai appris le reste peu à peu, comme si je retrouvais les cailloux semés par une tribu de petits poucets négligents. J’ai été abandonné aux soins d’une nourrice à l’âge d’un an. Ce sont les confidences fragmentaires de cette dernière qui m’ont appris le peu que je sais sur ceux qui étaient mes parents. Je n’avais aucun souvenir d’eux ni même de leur apparence. Ils ne m’avaient même pas laissé un vieil album de photographies. Le peu que je savais m’avait été raconté par la femme qui m’avait élevé aux toutes premières années de mon existence. Pour cette femme simple et rude qui dissimulait sa tendresse pour ne pas s’attacher aux bambins qu’on lui abandonnait, ma mère était une inconnue. Les recherches pour découvrir qui elle était furent infructueuses avant que je me rende en Suède une fois devenu adulte pour y mener l’enquête sur cette inconnue « Ingrid Magnuson ». Ma nourrice lâcha cependant un nom, celui d’un homme qu’elle avait croisé une seule fois en compagnie de mon père quand celui-ci venait lui remettre l’argent qu’il lui donnait pour ma garde. J’avais difficilement retrouvé la trace de cet individu. C’était un ancien comédien au succès éphémère qui finissait misérablement ses jours dans une maison de retraite pour artistes à Pont-aux-Dames près de Meaux. Le vieil homme se souvenait de son compère Dragomir et du nourrisson que j’avais été. Il m’apprit que ma mère avait été la maîtresse éphémère de Dropovic. « Quelle belle femme ! », se souvenait-il avec émotion. Il n’avait pas de photo de mes parents et ne savait pas grand-chose d’autre. Ses confidences s’étaient terminées par : « ton père a disparu ! Comme ça ! Un jour, hop ! Il n’était plus là, comme s’il s’était effacé de la surface de la Terre ». Je n’avais retrouvé aucune photo de mes parents excepté la reproduction d’une affiche de spectacle de music-hall à Casablanca au Maroc. Ce n’était même pas une photo, mais un dessin à mi-chemin de la caricature. On y voyait un chanteur gominé, en smoking blanc, un œillet rouge à la boutonnière, les bras écartés face à un microphone imposant, un sourire éclatant sur un visage aux yeux pétillants de malice. On devinait sans peine qu’il chantait. Cette caricature souriante était mon père.