L'univers d'Emmanuel Guirado

Fanfan

S’il faut commencer par quelqu’un, c’est bien par Fanfan. Elle est la seule étincelle d’humanité que je n’ai pas fait poser devant l’objectif de mon petit appareil photo. Commencer ces pages d’écriture avec une absence c’était faire un clin d’œil au destin qui voulait que tous ceux dont j’avais fait le portrait disparaissent une seconde fois de ma vie avec les négatifs brûlés et que Fanfan, qui n’y figurait pas, soit la première à me revenir en mémoire à l’heure d’écrire les souvenirs de photos disparues. C’est elle que je vois apparaître sous ma plume avec ses yeux bleus, ses cheveux gris coupés court et ses grosses lunettes rafistolées. Pas de photos, elle ne le voulait pas. « Tu ne me prends pas en photo. Si tu essaies de me tirer le portrait, tu ne mets plus les pieds ici ! C’est compris !». Sa formule me plut « tirer le portrait », dans l’argot populaire utilisé par Fanfan, « tirer » c’était voler. Il n’y avait pas la malice de « chouraver » qui sous-entend un stratagème de pickpocket. Fanfan ne voulait pas qu’on lui vole son visage. Elle apparaissait pourtant sur nombre de mes photos mais c’était une silhouette, un visage au milieu d’autres, un profil un peu flou. Pas un portrait. « T’as compris, hein ! ». Elle s’appelait Françoise le Guerch et je l’ai aimée comme on aime une mère de substitution, elle qui n’avait pas eu d’enfant.

 

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Fanfan vivait seule. « Pas mariée. Une fois ça suffit mon gars ! ». Elle disait « mon gars » avec cette emphase qui prolonge le « aaa » comme un soupir venu du grand large, un de ces restes d’accent breton qui invite au chant, pas à la chansonnette, au chant pour l’effort, pour la peine. Fanfan n’était pas le genre de femme qui faisait des confidences, pas de celles qui se plaignait, même quand elle avait mal, même quand le chagrin brouillait sa voix entre les cigarettes qu’elle enchaînait et les quintes de toux qui accompagnaient la fumée âcre du tabac brun. Il avait fallu que le Légionnaire, pilier historique du bistrot, ait tiré sa révérence pour qu’une petite porte s’ouvre. Le Légionnaire dont j’avais souvent fait le portrait avait perdu son dernier match face au cancer par arrêt de l’arbitre à la troisième rechute. Ce soir-là, triste et silencieux comme le sont les grands chagrins, quelque chose s’était fendu dans sa carapace pour qu’elle se confie enfin. Fanfan était veuve. Elle avait été mariée à un Parisien, « un vrai parigot » né et élevé à Paris disait-elle : « c’est rare tu sais ». Son ex-mari bricolait entre les puces de Saint Ouen et des affaires louches. Jamais pris, jamais condamné. Il savait se tenir à distance des ennuis avec l’instinct de ceux qui vivent en marge sans être tout à fait dans l’illégalité. Un brave homme qui franchissait la ligne jaune à cloche pied : un saut dedans, un saut dehors. Il possédait le bistrot et une petite affaire de réparation vente d’électro-ménager. La trésorerie des deux commerces se confondait allègrement avec l’enveloppe de liquidités destinée aux paris sur les courses de chevaux. Il gagnait et perdait, juste de quoi se maintenir à flot. La police ne lui avait pas mis la main dessus le jugeant certainement trop minable pour qu’elle perde du temps à enquêter sur lui. L’administration fiscale, plus sournoise et patiente, avait tapé un peu au hasard et fini par flairer quelque chose. Le fisc s’était accroché sans bruit comme un coquillage sur la coque d’un navire. L’administration grignotait peu à peu ce qu’il avait construit, sans bruit, sans conflit, à coup de lettres recommandées puis de commandements d’huissier. Il n’était pas de taille à lutter et le savait

 

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Le Peintre russe

Andrey Balaskovitch n’a jamais atteint le succès et la célébrité des grands noms de la peinture. Il avait cependant vendu suffisamment de toiles pour se payer l’appartement qu’avaient occupé ses parents, face à la cité des artistes rue Ordener de l’autre côté de la butte. Il approchait de la cinquantaine quand j’ai fait sa connaissance. Ses cheveux blancs mal peignés lui donnaient un faux air à la Léo Ferré. Balaskovitch avait le regard halluciné par la consommation excessive et régulière de pastis, ce qui lui donnait une haleine anisée hautement inflammable. J’ai eu l’insigne honneur d’être invité à visiter son atelier niché sous les toits. Il m’avait ouvert la pièce où il entreposait ses œuvres. Il y stockait ses premières toiles originales qui n’avaient pas rencontré le succès et une partie de la production destinée à ses clients étrangers. Le russe avait levé un œil surpris quand je lui demandai de poser pour moi avant d’accepter. Son portrait dans la lumière du soir traduisait beaucoup de sa personnalité à la fois éruptive et attachante. Ses parents avaient fui la Russie dans les années vingt pour s’installer à Paris. Son père jouait du violon dans les cabarets russes la nuit et conduisait un des premiers taxis Renault KZ de la compagnie G7 le jour.  

 

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En toute logique il aurait dû devenir un petit voyou puis un délinquant chevronné. L’art lui sauva la vie comme l’avait fait le pasteur de la maison verte durant la guerre. Il apprit seul à dessiner puis à peindre. C’était un pur autodidacte, personne ne sut comment il avait développé ce talent. Il voulait devenir le nouveau Picasso. J’ai vu quelques toiles exécutées à l’époque où il ambitionnait de révolutionner la peinture, c’était des ambiances lumineuses et tristes influencées par Viera da Silva croisées avec du Kandinsky mal digéré.

C’était étrange et même dérangeant mais pas assez novateur pour que les marchands s’intéressent à un russe exalté dont les excès avaient de quoi faire trembler la gent policée du petit monde des galeries d’art. Il lui fallait survivre et la peinture ne nourrissant pas sa solide carcasse, il s’engagea dans la légion étrangère espérant devenir officier. Balaskovitch passa cinq ans dans l’armée durant la guerre d’Algérie. Il en gardait des tatouages absolument saisissants qu’il exhibait lors de ses cuites mémorables. Il n’évoqua jamais de souvenirs de guerre à La Révolte. J’avais pourtant aperçu plusieurs médailles et un képi blanc dans coin de son atelier mais il ne mentionna jamais de souvenirs militaires même en présence du Légionnaire qui était comme lui un habitué de La Révolte. À son retour de l’armée, il se lia avec l’un des galeristes de la butte Montmartre qui vendait des toiles originales de facture classique à de riches touristes qui voulaient des œuvres uniques d’un vrai peintre français. Il avait ainsi produit des séries de « Moulin de la Galette », du « Lapin Agile » et de « la place du Tertre sous la pluie », dans un style moderne apprécié car figuratif en ces temps de cubisme déstructuré peu lisible pour les clients étrangers des galeries montmartroises.

 

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En général après les excès quasi quotidiens, Balaskovitch se dirigeait vers les toilettes. Ah ! Les toilettes. Les « commodités » de La Révolte étaient typiques des bistrots Parisiens. Un réduit minuscule et malodorant « à la turque » qui avait bien du mal à contenir la carcasse du russe. J’ai raconté la première rencontre assez humide entre Balaskovitch et le mécanisme délicat de la chasse d’eau de La Révolte. Malgré l’incident, Fanfan avait simplement fait rafistoler le tout. Balaskovitch n’avait pas oublié. Il se méfiait de cet endroit et ne manipulait plus la commande de la chasse d’eau qu’avec le doigté d’un démineur chargé de désamorcer une bombe atomique. S’il fallait vraiment se résoudre à y aller, il se contorsionnait pour y entrer et fermer la porte derrière lui. S’il était déjà trop soûl, il laissait la porte ouverte et pissait un peu n’importe où en continuant à chanter. Il avait une prédilection pour les airs d’Édith Piaf qu’il chantait à tue-tête sans prêter attention aux clients qui patientaient derrière lui dans le couloir sombre qui menait au lieu. Il est arrivé plusieurs fois que Balaskovitch soit trop ivre pour sortir des toilettes. Il essayait alors d’ouvrir la porte sans parvenir à se retourner dans le minuscule réduit. Il grognait alors comme un fauve capturé par des chasseurs, tentait de se contorsionner et restait coincé dans le réduit malodorant avant qu’un des clients ne vienne à son secours. Il fallut parfois s’y mettre à deux pour le traîner hors des toilettes. Ivre au dernier point, un sourire béat sur sa face, il finissait par se relever, secouait sa carcasse et émettait un grognement d’ours sibérien avant de revenir en titubant vers le bar. « Je ne suis jamais ivre mort ! » tonnait il en frappant le comptoir avec force avant de baisser la tête, « seulement ivre blessé ».

 

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L’inconnue d’un soir d’orage

L’Atlas tout comme La Révolte étaient des lieux essentiellement masculins. On y croisait peu de femmes « comme il faut ». Une élégante à la Révolte ce serait comme l’irruption d’un clochard dans un bistrot huppé du boulevard Saint Germain. Je pris conscience de cette absence de féminité en photographiant des inconnues dans les parcs du quartier. La butte Montmartre était pleine de squares et de jardins auxquels je ne prêtais pas attention. Devais-je y voir le signe que je devenais un « vrai parisien » ? Je n’avais jamais pris le temps de me poser sur un banc de square dans ma province. Ils y étaient occupés par quelques ivrognes qui faisaient partie du paysage et du coup, on ne regardait plus les bancs, ni même le square comme un endroit fréquentable. Ma province permettait aux enfants de jouer dans les jardins des maisons, ce qui libérait l’espace public pour ceux qui étaient rejetés par la petite bourgeoisie de ma bourgade. Les ivrognes étalaient leur soûlerie sur ces bancs devant les yeux réprobateurs de la bonne société qui détournait vite le regard au sortir de la messe dominicale pour éviter d’avoir à pratiquer la charité chrétienne. J’avais embarqué mes préjugés avec moi. Je passais le long des grilles des jardins publics sans y jeter un œil avant de comprendre que les parcs et les jardins parisiens c’était autre chose.

On y voyait encore courir des enfants sous le regard de jeunes mères ou de nourrices attentives et on n’y croisait pratiquement aucun ivrogne ou alors relégués sur un banc à l’écart que les enfants contournaient intrigués par le spectacle d’un homme hébété, sa bouteille à la main. Je m’essayai à quelques clichés maladroits dont les tirages me renvoyaient à ma médiocrité photographique.

La transformation de la ville ces années-là passait par une volonté de bétonner ces espaces de verdure – on ne parlait pas de préservation de l’environnement – je m’aperçus que les parcs et les jardins structuraient un petit monde où se mélangeaient la riche diversité des habitants. C’était souvent le seul îlot de nature pour les plus démunis qui ne partiraient en vacances nulle part. Supprimer les bancs c’était marquer un total désintérêt à l’égard des faibles au lieu de s’occuper de leur misère. Le Baron disait : « Tu verras, ils finiront par supprimer les jardins publics. C’est notre fenêtre vers le ciel entre les immeubles. Tu verras que le vide occupé par les quelques poivrots, les bandes de gamins hurleurs et les amoureux manqueront à Paris comme le ciel bleu manque à ceux qui sont derrière les barreaux de la prison de la Santé ». Dans les parcs, j’observai les parisiennes, des filles, des femmes que je ne voyais jamais à la Révolte. Fanfan m’avait parlé de la pochtronne, une femme qui avait dû être belle et qui avait été l’un des piliers du bar durant quelques mois avant de disparaître comme ces oiseaux que la tempête entraîne au loin et qu’on ne retrouve jamais. « Pour nous, c’est ça les femmes, des pochtronnes, des putes, et parfois un rayon de soleil mais c’est très rare ». Inconsciemment, j’essayais de capter un peu de la douceur féminine dans mes pérégrinations

Je découvrais que les parcs et les jardins étaient des endroits parfaits pour cela. C’est là où je l’ai aperçue pour la première fois. Une grande et belle jeune femme brune, élégante sans pour autant être une de ces parisiennes-chic des beaux quartiers. Je ne lui ai même pas parlé, pas osé. Je ne lui ai pas demandé de poser pour moi, pas osé non plus. J’ai furtivement capturé son visage penché sur un livre un samedi après-midi au 1/250e de seconde. Pour moi, elle était la parisienne du parc. J’avais tiré cette photo au format d’une carte postale et je l’avais punaisée dans ma cuisine.

 

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J’avais laissé la photographie épinglée sur le mur de la cuisine. Je n’y jetais plus qu’un regard dépité sans me résoudre à la décrocher. Et puis, un soir, c’était un jour de semaine, un jeudi je crois. Un jour en creux avant que l’approche du week-end n’amène son contingent d’habitués et de clients décidés à bien commencer la coupure hebdomadaire par des apéritifs à rallonge. Un vent chaud tourbillonnant avait précédé l’orage. La porte de la Révolte était fermée. La pluie tombait en cataracte sur les tables et les chaises de la terrasse que personne n’avait songé à rentrer. J’ai entrevu une silhouette s’encadrer dans la vitre de la porte, presque à la toucher. La porte s’ouvrit doucement. C’était elle, ma professeur-docteur-musicienne, seule, le visage ruisselant de pluie qui dissimulait ses larmes. Nous n’avions pas vu qu’elle pleurait. Fanfan l’avait compris en moins d’une seconde. Une femme, abandonnée, encore sous le coup de la rupture, sonnée comme un boxeur qui n’a pas vu venir l’uppercut qui l’a envoyé au tapis. J’ai vu dans son regard qu’elle ne m’avait pas reconnu. « Viens par ici, ma belle » a dit Fanfan. La femme a obéi, mécaniquement, ne réagissant pas au tutoiement rugueux de Fanfan qui avait fait le tour du bar et l’avait prise par le bras pour l’asseoir sur la banquette à la table au fond, celle d’où l’on peut observer la salle, le comptoir et même la terrasse quand il fait jour. Fanfan a dû lui proposer quelque chose de fort et la femme a hoché la tête. Je n’avais pas entendu le son de sa voix. Fanfan est repassée derrière le bar, a pris un verre, laissé couler l’alcool ambré au niveau de la dose avant d’en rajouter un peu plus. Elle a placé le verre devant la femme tout en s’asseyant face à elle.

La femme avait repris contenance. Elle avait essuyé ses joues et ses yeux puis remis un peu d’ordre dans ses cheveux trempés. Je me suis décollé du bar pour me rapprocher d’elles et Fanfan qui m’avait vu approcher dans le miroir, s’est retournée vers moi pour secouer la tête dans un « non » silencieux qui n’admettait pas la réplique. Elles ont parlé longtemps. Je tentai sans y parvenir d’attraper quelques mots pour ajouter le son de sa voix à ma petite photo d’elle. La pluie redoublait à l’extérieur. Le bruit de l’eau dévalant la rue vers le bas de la butte par les caniveaux chantait comme le flot d’un ruisseau gonflé par les pluies d’été. Un couple de jeunes gens passa en courant s’abritant comme ils le pouvaient sous un journal déployé. Leurs éclats de rire joyeux résonnaient dans la rue en s’éloignant vers le boulevard. Mon inconnue parla à Fanfan, à voix basse, longtemps. À la fermeture, la jeune femme s’est levée. Elle ne pleurait plus et son visage avait retrouvé sa beauté élégante malgré ses cheveux encore mouillés. Elle sortit un foulard de sa poche pour s’en couvrir la tête. Elle jeta un œil dans le miroir au fond de la salle puis, elle embrassa Fanfan comme on embrasserait une mère avant de resserrer la ceinture de son imperméable. Elle sortit laissant un billet sur la table. Fanfan débarrassa le verre, rangea les chaises, essuya les derniers verres. Je l’aidai à rentrer les tables et les chaises de la terrasse puis je quittai La Révolte à mon tour. Il ne pleuvait plus. Fanfan n’a pas raconté tout de suite. Elle a attendu qu’elle revienne. Elle était certaine qu’elle reviendrait comme tant de vies fracassées qui échouaient à La Révolte et y revenaient pour trouver la chaleur qui leur manquait ailleurs. Elle n’est pas revenue.

 

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La Fille à l’accordéon

Je ne jamais pu l’oublier. Une apparition merveilleuse qu’un vent turbulent entraîne au-delà de l’horizon pour toujours. Personne ne venait faire la manche à La Révolte. Il arrivait que des musiciens soient acceptés à la terrasse de l’Atlas en fin de semaine l’été. Faire la manche dans ce coin du dix-huitième arrondissement n’était pas rentable. Les gratteurs de guitare, les athlètes du piano à bretelle et autres jongleurs avaient un terrain de jeu parfait sur les hauts de la butte autour de la place du Tertre où les touristes étrangers donnaient facilement quelques pièces aux chanteurs et musiciens si typiquement Parisiens. L’orage avait hésité toute la soirée, alternant quelques gouttes timides et des bouffées de vent chaud tourbillonnant au-dessus de Paris. Les rafales étaient devenues hargneuses, secouant le feuillage des arbres dans les squares et chassant les flâneurs des trottoirs du boulevard. Les premiers éclairs avaient précédé le tonnerre qui se rapprochait par l’ouest au fur et à mesure que la nuit tombait. La pluie survint comme une libération. La terrasse avait abandonné ses sièges aux nuées de l’orage. De grosses gouttes éparses s’écrasèrent sur le sol avant de se transformer en un flot continu qui faisait monter des odeurs de goudron chaud en inondant la chaussée.

Nous n’étions que six ou sept assis sur la banquette ou accoudés au comptoir à regarder la pluie tomber. Aucun d’entre nous n’était prêt à quitter La Révolte pour se jeter sous l’orage. Je buvais du vin avec Balaskovitch. Nous parlions de peinture. Enfin, Balaskovitch parlait de peinture. Il avait un avis tranché et impitoyable sur tous les styles de peinture. Je crois qu’il aurait même eu un avis sur les murs unis laissés aux soins des peintres en bâtiment.

La porte s’est ouverte, plutôt entrebâillée, sous la poussée timide d’une main toute fine. La main appartenait à un bras recouvert de la manche d’une chemise de toile bleue. Le bras se prolongeait vers des épaules frêles et un visage pâle encadré de boucles claires aux teintes rousses. « Je peux ? », dit-elle en direction du bar où Fanfan surprise, acquiesça d’un mouvement du menton. La petite s’adossa au bar et empoigna son accordéon, un bel instrument avec des décorations chromées et de jolies touches en nacre. Elle essuya l’instrument encore humide de l’averse. L’accordéon émit quelques couinements le temps qu’elle ajuste les bretelles et qu’elle place ses doigts sur les touches. Elle joua deux ou trois accords pour attirer l’attention des clients puis elle se lança comme on se jette du haut d’une falaise. Je sentis qu’elle avait peur de nous et qu’elle avait dominé cette peur pour se mettre à jouer protégée par le rempart de son instrument. Elle pianota les refrains de quelques airs populaires, puis une valse qui m’était familière mais dont je ne pus retrouver le titre. Les conversations s’étaient arrêtées, les visages étonnés tournés vers elle, si jeune et si belle. Notre bande de vieux poivrots, si prompts à la blague et à l’exclamation, était sous le charme d’une gamine. Personne n’applaudit, comme si déchirer le silence après un moment de grâce toute simple était une insulte au charme rare du moment. L’orage frappait les vitres dans un crépitement continu. Le chuintement des pneus des voitures sur l’asphalte mouillé répondait à la pluie et au ruissellement dans les caniveaux. Elle chantait. Mon appareil photo dans les mains, j’étais prêt à saisir l’instant. J’ai photographié l’assistance qui composait un véritable tableau classique : Balaskovitch debout, les mains agrippées sur le dossier d’une chaise, pétrifié comme si les notes de l’accordéoniste l’avaient renvoyé à un passé enfoui qu’il ne voulait pas révéler. Le Baron, assis, les coudes écartés sur la table, la tête posée sur sa main, semblait subjugué par la voix et la douceur de la jeune musicienne. Le légionnaire et les trois mousquetaires espagnols assis au fond de la salle, deux d’entre eux tournés sur leur chaise ayant abandonné verres et cartes pour mieux voir et entendre. Tous ces regards tournés vers la musicienne comme happés par la sensibilité et la douceur de sa musique. La jeune femme avait abandonné tout effet racoleur pour ne conserver que l’émotion. Elle ralentissait le rythme, laissait s’installer le silence entre les notes avant de se relancer avec douceur. J’ai pris trois clichés de la salle et un dernier de Fanfan, de profil sur fond de bouteilles et de verres sur les étagères derrière le bar. J’étais sous le charme moi aussi, hypnotisé. Je ne l’ai pas photographiée à ce moment précis et je le regrette encore aujourd’hui, même si sa photo était vouée à disparaître dans l’incendie. J’en aurai au moins gardé le souvenir pour la décrire, si jeune, fragile et si belle. Fanfan avait elle aussi posé ses coudes sur le comptoir et contemplait le reflet de la jeune musicienne dans le miroir du fond.

Elle jetait un regard au profil de la jeune femme qui n’avait pas conscience de tous ces yeux braqués sur elle comme si elle avait le pouvoir de nous entraîner à sa suite dans la rue et peut être jusqu’au bout du monde si elle l’avait voulu. Elle nous fit un sourire timide et dénué de toute crainte avant de poser son instrument pour chanter d’une voix mal assurée :

 

Ils ne sont pas encore amis,
des notaires et des notables,
Ils ne sont pas encore admis,
A venir dîner à leur table,

Ils ne sont pas encore polis
Comme Papa le fut toujours
Ils ne sont pas encore salis
Par les combines au jour le jour...
Mais on leur dit que ça viendra
Et, bien sûr, ils ne le croient pas
Les cœurs purs...Les cœurs purs…

Je n’avais jamais entendu parler de Jean Roger Caussimon, poète à la tête de forban qui avait écrit cette chanson. J’ignorais que ce vieux pirate venait de quitter ce monde. La jolie jeune fille reprit son accordéon et enchaîna immédiatement.

« Ménilmontant, mais oui Madame,
c’est là que j’ai laissé mon cœur… »

Fanfan chantait, les d’autres clients accompagnaient les paroles d’un fredonnement ému. Les mots de Charles Trenet volaient dans l’air du soir. Et puis, les derniers accords s’échappèrent du soufflet de l’accordéon laissant le silence reprendre possession du bar. Au-delà de ma photo, c’est le silence après qu’elle eut fini de jouer que j’aurais dû photographier. Peut-on photographier le silence ? Le dernier souffle rauque de l’accordéon expira alors que sa voix résonnait encore dans nos têtes. Ce petit silence avait rempli toute La Révolte. C’était un diamant brut offert à nous seuls par cette inconnue que nous avions adopté à l’unanimité sans même connaître son nom ni son histoire