L'univers d'Emmanuel Guirado
Beyrouth 2 septembre 1982
L’explosion secoue l’immeuble dans un long tremblement qui suit la déflagration et absorbe tous les autres sons. Des fragments de ciment et de poussière se détachent du plafond et tombent en pluie sur le sol de la cave accrochant la faible lumière de l’unique ampoule dans un scintillement silencieux. Marianne tremble comme en écho aux explosions qui se succèdent, régulières et implacables, dans un martèlement grave légèrement assourdi par la distance. Encore ! Le grondement qui suit l’explosion semble venir du plus profond de la terre. Une nouvelle secousse et de nouveaux éclats de ciment virevoltent dans la lumière tremblante de la cave qui s’éteint d’un coup. Le silence qui suit est aussi terrible que le bombardement lui-même. Elle entend le claquement des tirs de quelqu’un qui lâche des rafales inutiles à l’extérieur de l’immeuble. Elle imagine l’homme rempli de rage et d’effroi qui tire désespérément vers le ciel pour conjurer sa peur sur des avions qu’il ne peut atteindre.
Marianne sursaute aux claquements secs de ces tirs plus haut dans la rue. « Et si les avions revenaient pour abattre ce type ? ». Elle est persuadée que le tireur sait qu’elle se terre là. Elle est certaine que les avions vont revenir pour achever de les réduire en charpie. Marianne sent la piqûre de la terreur qui s’instille dans chaque centimètre de sa peau. Elle se recroqueville, comme pour disparaître dans le coin le plus obscur de la cave. Elle arrive tout juste à respirer, hébétée, la gorge sèche, le nez plein de poussière. Elle a l’impression terrible que le roulement des bombardements va succéder aux tirs de ce type dans un cycle sans fin. Et soudain, c’est le silence. Comme si tout le fracas des explosions avait été aspiré d’un coup très loin de cet enfer. Ce silence stoppe son cœur et son souffle. Il ne se passe rien et elle attend, l’oreille aux aguets, le crépitement de la rafale qui va déchirer le silence. Elle attend le souffle de l’explosion de la bombe qui fera encore vibrer les murs de cette cave obscure. Elle craint que le bombardement ne s’approche à nouveau du quartier, de la rue, de l’immeuble. Marianne ne peut plus parler. Elle sent ses nerfs à fleur de peau, sa bouche sèche, ses muscles tendus de courbatures douloureuses qui vrillent ses épaules. Son ventre est tordu de spasmes, ses reins sont pliés par une barre douloureuse et implacable, ses jambes tremblent par moments comme si elles voulaient s’enfuir seules en la laissant là, inerte sur le sol de la cave. Son corps crie les mots qu’elle ne peut pas dire : « stop ! Je n’en peux plus ».
Au large des côtes norvégiennes, 2 septembre 1982
Le jour est là, une lueur glauque entre le vert et le gris. Un petit jour qui dessine peu à peu une mer mauvaise sous un ciel de plomb fondu. Des vagues, encore des vagues, des murs liquides d’un gris bleu comme l’acier. Des vagues striées de fines trainées d’écume qui font gîter le navire qui se redresse d’un coup après leur passage. Brach se frotte les yeux d’un revers de main machinal pour gommer la fatigue qui lui colle à la peau comme une sueur grasse. Ce n’est pas vraiment une tempête comme on en voit ici chaque automne. La houle n’a rien de ces furies qui balayent l’atlantique nord avant de mourir déchiquetées sur les falaises des fjords de Norvège. Non, rien de ça, juste un coup de vent assez solide pour empêcher l’équipage de dormir quelques heures. Combien de fois ont-ils pu dormir six heures de suite depuis trois semaines ? Brach ne sait plus. Les jours et les nuits se sont fondus dans un long amalgame gris et noir où les heures comptent moins que les chocs incessants de la houle sur les flancs du navire. Son regard revient vers les lumières de la plate-forme, son seul repère visible sur tout l’horizon. La côte est trop loin. Cette construction formidable, ce monstre colossal d’acier illuminé comme un manège de fête foraine est la seule raison de leur présence sur cette mer qui leur répète à chaque vague qu’ils ne sont pas les bienvenus. Ils sont là pour surveiller, assister et livrer cet énorme assemblage d’acier qui aspire inlassablement le gaz à mille neuf cents mètres au fond de la mer. Un pipeline serpente dans les fonds marins jusqu’aux côtes Écossaises. Tout cela est un peu abstrait pour Brach qui n’est pas ingénieur et ne comprend pas pourquoi le gaz n’est pas envoyé en Norvège dont la côte n’est qu’à deux cent cinquante kilomètres.
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Les câbles de la grue de la plate-forme sont descendus. Le crochet a frappé deux fois le pont arrière avant de remonter. En fait, le crochet ne remonte pas, c’est le passage d’une vague qui fait descendre le navire de trois ou quatre mètres. Les hommes sur le pont attendent les trente secondes de calme nécessaires pour arrimer le crochet sur la charge. Le cycle des vagues est toujours le même : trois grosses, parfois méchantes, puis quatre plus calmes. Brach est soulagé quand les hommes en ont fini et s’écartent pour que le grutier, sur la plate-forme tout là-haut, commence à actionner son treuil qui les délivrera de leur dernière palette et son gros monstre de plastique orange. Brach a saisi son walkie-talkie pour dire au type là-haut d’enlever le colis. La caisse s’envole. Elle est déjà à cinq ou six mètres. Il manœuvre depuis la passerelle, à six ou sept mètres au-dessus du pont du navire qui danse dans la houle. Un homme à la barre regarde vers les vagues à l’avant et lui vers l’arrière puisque ces navires ont leur poste de commande doublé pour faciliter les manœuvres.
Brach n’a pas vu venir la vague. Il a senti le supply s’incliner un peu plus qu’il n’aurait dû et aperçu une tache orange basculer à l’arrière du pont. Tout cela ne dure qu’une demi-seconde. Il n’entend pas les hommes crier, mais il sait déjà qu’il en manque un. Le talkie posé sur le panneau des commandes grésille d’un cri qu’il ne comprend pas, mais il sait que le pire vient d’arriver : un homme est tombé à la mer. Brach sait qu’il doit s’écarter de cet homme qu’il ne peut voir. Ne pas l’assommer, éviter qu’il ne soit happé par les hélices. S’écarter, mais pas trop pour éviter de fracasser le navire contre l’énorme pilier de la plate-forme. Trop loin ? Trop près ?
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Cela fait une semaine que Rabah est parti. Il lui a fait un dernier signe de la main sans même se retourner au moment de monter dans le camion des légionnaires français. Rabah n’a pas compris. Personne n’aurait compris s’il avait expliqué. Mais Younes est incapable d’expliquer. Pour expliquer, il faudrait trouver les mots et Younes ne sait pas utiliser les mots. Les mots sont comme des truites sauvages fuyant sous les doigts des enfants qui trempent leurs mains malhabiles dans l’eau froide des torrents pour les attraper. Quand il n’arrivait pas à attraper les truites, Younes se mettait en colère après les autres qui avaient fait fuir les poissons, incapable de reconnaitre sa propre maladresse. Younes est un combattant. Il n’a plus de famille, pas d’amour. Il combat. Il tue. Il sera tué. Younes le sait, c’est son destin, c’est écrit. Il l’accepte. Younes ne saurait pas expliquer tout ça, pas avec des mots. Les mots sont comme des truites dans un torrent de montagne. Ils sont malins, rapides, pervers. Ils ne se laissent pas attraper facilement. Les mots sont un terrain miné, inconnu, dangereux qu’il évite autant que possible. Younes tue. Il a tué pas mal de soldats israéliens depuis deux mois. Il a aussi tué des phalangistes libanais et deux ou trois types sans uniforme. Younes ne s’est jamais posé de questions. Il ne veut pas penser aux morts qui auraient pu se trouver au point d’impact des grenades lancées dans la fureur des combats. Donner un semblant d’identité à ces types qui se ressemblent tous, leur donner un semblant d’humanité est une barrière qu’il ne veut pas franchir. Il faudrait trouver des mots, encore des mots. Il faudrait commencer à expliquer et peut-être chercher à comprendre. C’est au-dessus de ses forces.
Younes ne connait que la guerre, les camps, le respect du « vieux » comme ils l’appellent tous affectueusement. Younes est l’un de ces hommes souples et rapides qui sautent des barricades pour se fondre dans le dédale des couloirs d’immeubles criblés d’impacts de balles. Il sait utiliser un fusil de précision, une Kalachnikov et même un lance-roquette pour stopper un véhicule blindé. Il a combattu jusqu’au bout. Il avait décidé de continuer le combat ailleurs avec Rabah, son frère d’armes, avec ceux qui entouraient le vieux leader palestinien. Les hommes autour du « vieux » parlaient de Tunis où ils pourraient reformer les brigades et acheter des armes grâce au soutien financier des pays frères. Younes n’avait pas imaginé que leur départ serait cette espèce de fantasia pathétique.
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Beyrouth Ouest est devenu son terrain de jeu, son terrain de mort. Il s’était préparé à des planques plus ou moins longues, l’œil collé au viseur de la lunette du fusil avant de descendre des phalangistes. Il n’avait pas imaginé que les Israéliens enverraient l’aviation sur la ville. Il n’avait pas imaginé les bombes, le crépitement du phosphore qui grille tout : murs, hommes ou animaux et ne laisse qu’une odeur écœurante de chair brûlée, même quand tout est consumé. Au bout de semaines interminables sous la chaleur écrasante de l’été libanais, il a compris que c’était fini
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Maya, il ne connaissait pas encore son nom, n’arrivait plus à se lever. Les muscles tétanisés dans une crampe qui la maintenait assise, les jambes repliées sous le menton, les doigts noués autour des chevilles. Il s’est tourné vers elle et lui tendu la main qu’elle ne pouvait prendre. Il s’est baissé pour dénouer ses doigts doucement, écarter ses mains puis ses bras avant de l’aider à se relever. Elle ne parlait pas. Ses yeux écarquillés étaient pleins de larmes. Younes ne savait pas si ces larmes étaient dues à la peur ou si elles cherchaient naturellement à chasser la poussière tombée du plafond dans ses yeux. Younes a aidé la jeune femme à monter les marches jusqu’au hall de l’immeuble. La rue avait changé, des blocs de ciment jonchent la chaussée, la façade de l’immeuble face à eux est noircie. Quelqu’un avait tiré deux cadavres sur le trottoir.
Il aurait dû la laisser là et revenir vers les immeubles proches du port où il retrouverait les derniers combattants, mais il ne l’a pas fait. La jeune femme n’arrivait pas à gravir les marches vers les étages. Elle devait habiter l’immeuble. Younes n’a pas vraiment compris pourquoi il lui prend le bras et l’aide à gravir deux étages jusqu’à une porte verte entrebâillée. Il l’aide à entrer dans ce qui doit être son appartement et l’allonge sur un lit. Elle ne dit toujours rien, comme pétrifiée. Younes explore rapidement les pièces, trouve de l’eau et la fait boire par petites gorgées. L’eau coule sur son menton, laissant sur sa peau la trace de la poussière de la cave. Elle lui a pris la main et fermé les yeux. Younes est resté là, immobile, à la regarder jusqu’à ce que son souffle s’apaise. En quittant l’immeuble cet après-midi, il sent que quelque chose s’est brisé en lui. Quelque chose de fragile dont il ignorait la présence, une rupture indolore empêchant tout retour à « avant ». Younes n’a pas compris immédiatement ce qui se passait en lui. Il marche à travers les rues désertes de la ville comme s’il était une autre personne, un double de lui-même, un double qui aurait laissé la violence derrière lui comme un vêtement trop usé pour servir encore.