L'univers d'Emmanuel Guirado

Journal de Louise

Tous mes souvenirs me renvoyaient à 1990, à ma « première fois ». L’un des mecs avait dit : « It’s never as good as the first time ». Ça devait être pour me tranquilliser ou bien un trait d’humour que je n’avais pas compris. Ils étaient sud-américains, mais n’avaient pas cette pointe d’accent qui trahit que l’espagnol est leur langue maternelle. J’aurais dû comprendre que ces jeunes hommes dangereux venaient d’un quartier « latino » comme ils disaient ici. Mais j’étais tellement paumée que je ne voyais rien, ne comprenais rien. J’essayais juste de survivre. J’ai tout fait pour oublier ma « first time » par la suite. Ce jour-là, j’étais simplement nerveuse, aussi tendue qu’un malfrat débutant qui ambitionne de braquer un bureau de poste perdu dans un village de province. Une première fois qui me rapporterait au mieux quelques dollars et au pire vingt-cinq ans derrière les barreaux. « It’s never as good as the first time ». Le décor de cette première n’était pas un bureau de poste miteux, il n’y en avait pas à Manhattan. Je pensais toucher trois cents dollars pour abattre l’homme que les deux latinos m’avaient sommairement décrit.

« It’s Easy money honey», m’avait dit l’un des types tout étonné de traiter avec une jeune femme. Ça fait si longtemps, j’ai oublié. J’ai tout fait pour oublier ma « first time », même si vingt-cinq ans plus tard, j’y repense soudain. Les images me reviennent nettes comme sorties, juste décongelées, du plus profond de l’oubli.

Tout s’était déroulé très vite. Un début d’après-midi ensoleillé. Le moment étrange où la circulation new-yorkaise s’accordait un répit inexplicable dans le flux vibrant et klaxonnant des embouteillages ; une pause soudaine dans le flot des yellow cabs et des camions de pompiers géants forçant leur passage à grands coups de sirène. Je revois ces minutes comme si c’était hier. J’ai marché jusqu’au restaurant chinois. Les passants sur le trottoir tournaient leurs visages vers le soleil pour en attraper les rayons dans ce début d’été indien. J’ai franchi la porte ouverte du restaurant. Les clients joyeux profitaient de la chaleur de la fin de l’été new-yorkais en terminant leur repas. Le type était assis sur la banquette qui occupait tout le côté de la salle. Immanquable. On ne fait pas attention à une fille comme moi, trop banale. Je suis allée directement à lui. Je n’ai même pas visé. Deux tirs en pleine tête. L’homme est tombé sur le côté avant de s’effondrer par terre sans même pousser un cri. Demi-tour. Je n’ai pas entendu les cris des autres clients du restaurant. Je me souviens des yeux écarquillés de la jeune serveuse chinoise qui me regardait la bouche ouverte. La porte. Le trottoir sous la lumière éclatante. Le type que les latinos m’avaient décrit avec son sweat rouge s’est approché de moi sur le trottoir. Je lui ai remis discrètement le flingue encore chaud. Je suis partie dans la direction opposée à la sienne. C’est seulement à ce moment-là que j’ai entendu les cris. « Surtout, tu ne cours pas », m’avait dit le jeune latino en rouge. Je n’ai pas couru. J’ai été un bon petit soldat.

 

…..

 

Je dois être honnête maintenant que j’ai décidé de tourner la page. Le type du restaurant chinois n’était pas le premier. Le premier c’était une autre histoire, un accident, enfin pas tout à fait. Quand le gros jamaïcain qui me sous-louait ma piaule minuscule au noir en empochant directement les loyers s’est imaginé qu’il pourrait me sauter comme ça, juste parce qu’il pesait cent vingt kilos et moi tout juste quarante-cinq, il n’a pas réalisé que je n’avais rien à perdre. J’ai attendu qu’il baisse son jean. Il avait le sourire d’un porcelet en rut gonflé à l’hélium.

Je me suis avancée vers lui tout sourire. Il s’imaginait déjà ce qu’il allait me faire ensuite. J’ai empoigné le pantalon par l’entre-jambes en le poussant en arrière vers la fenêtre. Hop ! Ça l’excitait de se faire une petite frenchie. Le Jamaïcain grognait comme un goret quand je me suis baissée. Il s’excitait à l’idée que j’allais lui faire tout ce dont il rêvait. Je me suis relevée d’un coup en tenant le bas des jambes de son jean crasseux et il est parti en arrière pour s’asseoir sur le rebord de la fenêtre ouverte, juste le temps de comprendre qu’il allait basculer dans le vide et finir huit étages plus bas. Boum ! Il n’a même pas crié ce con. Je suis partie dans les minutes qui ont suivi, mes quelques affaires jetées en hâte dans le seul sac que je possédais. Je n’avais rien à perdre et rien de précieux à abandonner. Pourtant, on m’avait vue. C’est comme ça que les latinos m’avaient mis le grappin dessus.